Bon Voyage Madame. Voilà qu’elle est partie pour de bon, elle aussi. On dirait l’automne en ce moment, un automne qui dure. Toutes ces belles personnes qui s’éclipsent. C’est dans l’ordre des choses, bien sûr. Il faut bien laisser la place, hein ? Elle avait 92 ans quand même, moi je dis bravo, c’est pas donné à tout le monde. Elle y pensait à la mort, nous en avons parlé ici. C’était en 2007, c’est il y a une éternité.

Tellement j’étais contente de l’accueillir ici, Elle que j’avais écoutée beaucoup, 30 ans auparavant, du temps des disques noirs. Je suis entrée en poésie en partie grâce à Elle. La poésie chantée, les poètes mis.es en musique, elle savait faire. Sa musique puissante et sa voix inoubliable. Je l’ai trouvée Hélène, et je lui ai demandé si elle viendrait chanter ici dans ce trou perdu. C’était le début d’internet et merci pour ça. Elle a dit oui, tout de suite, simplement, direct comme elle était. Et ça m’a donné de la joie, beaucoup. Si bien que ce weekend fait partie des inoubliables weekend passés ici. Ça a été la fête, vraiment la fête. Y a eu du monde, beaucoup, c’était énorme cette énergie qu’il y avait. Elle a chanté avec ses 78 ans, sa guitare et le dimanche, Léo, le ptit chat bleu, l’a accompagnée aux percussions. Voilà, que c’est lui qui m’apprend sa mort et m’envoie ce message : « Je viens d’apprendre qu’Hélène Martin est morte hier alors forcément, je pense à toi et repense aux moments où elle est venue à la maison, comme c’était beau ! » ça lui aurait fait plaisir ces mots d’un jeune homme de 30 ans.

Hélène a écrit cette lettre à la suite de sa venue, le 23 mars 2007

« Dans ce temps d’oubli et de cloisonnement où l’information reine désarticule l’histoire et masque son sujet tout en l’effaçant, le Chat bleu et son animatrice (ne faut-il pas dire son âme ?) Anne Danais ACCUEILLENT. Accueillent le Chant, le Poème, la Vie, quand il est si courant d’ensevelir ceux qui ont oublié de mourir. C’est précieux, c’est rare.

Anne Danais est la maîtresse des lieux, maîtresse d’elle-même, présence intemporelle et tout à la fois moderne et hors des modes, elle tient le pas gagné. Image forte et permanente de la femme comme descendue d’un verset de la bible, rapide, elle glisse dans l’espace et sur le sol sans cacher ses qualités ni ses audaces contradictoires, ni ses gentils doigts de pieds. (« C’est très intelligents les pieds » ! dit Prévert…) Sa vigilance inquiète et son appétit de séduction n’entravent ni le grave ni l’espiègle, ni l’obstination. Elle chante et écrit bien aussi. Elle fourmille d’idées mais donne parole à celles des Autres. Je pense à cette toile de Paul Klee représentant une flèche qui indique un éventuel chemin à prendre, une émotion à découvrir, un temps d’arrêt pour le regard, la vibration, la communion. Flèche, en elle-même belle en couleurs et en traits et qui n’a rien d’un poteau indicateur. Flèche pleine page, pleine toile, telle une voile hissée pour prendre le vent. Le Chat bleu, embarcation sans triche ni vanité.

Avant d’entrer en scène, le feu, la table, le vin, la complicité… c’est bon. Puis le public, sur son trente et un, arrive, paye sa place, murmure et fait silence, ouvre les yeux et les oreilles, partage et remercie.

Dans ce lieu, l’enfance rôde encore. L’intime et le social ont fait leur trou tant bien que mal. La foi, venue d’on ne sait où, tient compte de la blessure, de l’hésitation, de l’incontournable mal de vivre. Le chant des Autres a fait école. Ce n’est pas rien.

Ici le Poète a repris sa place au centre du village, de l’école et du vent. On lui signifie avec naturel qu’il est aussi nécessaire que l’eau à boire, aussi irremplaçable que le boulanger, l’instituteur, le pharmacien et le dentiste… aussi indispensable que l’oiseau, le chien, le renard… »